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Le cimetière du Nord à Reims

 

Il y a des lieux qui évoquent fatalement notre enfance. Un jardin, une rue, une ville de bord de mer fréquentée chaque été, ou tout simplement un bâtiment.
Me concernant un des lieux les plus emblématiques de mon enfance n’est autre qu’un cimetière ! Étrange ? Pas tant que çà, car ce cimetière n’est pas un cimetière lambda, composé de pierres tombales en granit parfaitement alignées, sans âme et triste à mourir ! Vous me direz ceux qui y reposent de toute façon sont déjà morts, parfois même depuis longtemps et leurs âmes ont probablement rejoint d’autres horizons.

 

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Ce cimetière dont je veux vous parler aujourd’hui se situe à Reims. Je l’ai découvert très tôt, de mémoire aux alentours de 7 ou 8 ans. Ma grand mère, qui y est aujourd’hui enterrée, m’y emmenait toutes les semaines ou presque. Je n’y voyais alors qu’une promenade comme une autre. Je m’y rendais avec joie et particulièrement au début de l’été ou je me gavais littéralement de fraises des bois, qui à l’époque, tapissaient le sol et qui prospéraient au milieu de tombes souvent centenaires.
L’attrait supplémentaire était d’avoir l’opportunité de me faire peur ou d’être à minima impressionné par les nombreuses chapelles abandonnées, souvent portes ouvertes ou par les sculptures aux détails terrifiants pour l’enfant que j’étais. Un monde mystérieux s’offrait à moi.

 

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En partie mystérieux devrais-je préciser, car le dernier avantage de cette « visite » hebdomadaire était d’avoir le récit de la bouche même de ma grand-mère, des nombreuses histoires de telles ou telles familles, ou de tel personnage comme cet abbé fusillé par les prussiens en 1871 et dont le gisant en bronze grandeur nature s’étalait devant moi. Plus personne de sa famille ne venait depuis longtemps et pourtant sa tombe était régulièrement fleurie ce qui ne manquait pas de m’interpeller. Ma grand mère du reste, parfois, déposait une rose à proximité de son visage figé pour l’éternité. Nous reparlerons de cet abbé un peu plus loin.

 

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Pourquoi vous parler de tout cela ? Tout simplement parce que ce cimetière, le plus ancien de la ville disparait peu à peu. Les « cantons » historiques jusque qu’ici récemment épargnés par les « nouveaux arrivants » voient leurs tombes à perpétuité et autres monuments funéraires disparaître peu à peu. Ce sont plus que des pierres et des noms qui disparaissent, avec eux, c’est l’évanouissement progressif de toute une époque où la mort faisait partie intégrante de la vie de chacun et qui poussait le raffinement d’un certain art de vivre jusque dans la tombe !

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Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai pris conscience de l’importance de ces sépultures souvent si belles et raffinées, de ces chapelles dont les frontons n’avaient rien à envier à certaines de nos églises ou encore de ces sculptures, bustes ou médaillons qui auraient pu, là encore, garnir nos musées. Depuis plusieurs années, je m’arrête et prends aussi le temps de lire les textes inscrits sur ces tombes. Certains sont de véritables poèmes dédiés à l’être disparu; d’autres plus factuels retracent brièvement la vie du défunt ou plus tragiquement la perte d’enfants, se suivant de quelques années seulement. À ce moment précis, ces familles disparues reprennent soudainement vie dans toute l’horreur de ce qu’elles traversèrent plus d’un siècle plus tôt.

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Tout ceci disparait donc irrémédiablement. Le temps, bien entendu, fait son œuvre, aidé par les deux guerres mondiales puis par les réaffectations de concessions et enfin achevé par les vols et ou dégradations de personnes bien peu scrupuleuses voir tout simplement vénales. Malheureusement je ne compte plus les bustes et les décorations en bronze disparus, démontés voir brisés par des voleurs frustrés de ne pouvoir emporter ce butin qui ne leur appartient définitivement pas !

 

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Avant de poursuivre, remontons le temps :
Le cimetière du Nord, tel est son nom, a ouvert en 1787. Il est le plus ancien de la ville, et supplanta progressivement les anciens cimetières paroissiaux aujourd’hui disparus. Depuis plus de deux siècles, il accueille les dépouilles de la plupart des personnalités de la ville. A titre d’exemple la plupart des maires de Reims, Mme La Veuve Clicquot, Le comte Drouet d’Erlon (Général d’Empire), ou encore quelques poètes, et artistes locaux y sont enterrés.

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Parmi eux, et c’est ici que nous retrouvons notre abbé, la tombe de l’abbé Miroy, avec son très beau gisant en bronze, œuvre de René de Saint-Marceaux. L’abbé Miroy, curé de Cuchery, accusé d’excitations à la résistance armée, fut fusillé par les Prussiens le 12 février 1871, après l’armistice. Son monument fut élevé par souscription ; il est représenté tombant frappé par les balles ennemies et rendant son dernier soupir. Ne cherchez plus cette sculpture. Seul le socle est aujourd’hui visible. Pour éviter les outrages du temps et probablement le vandalisme la sculpture a été transférée dans les réserves du musée des Beaux Arts et sera probablement un jour exposé au public.
L’architecture funéraire dans ce cimetière a été l’objet de soins particuliers, un certain nombre de monuments, étant l’œuvre d’architectes rémois. Les chapelles, sarcophages, cippes et stèles, y sont remarquables par leur conception et leur exécution, en pierre, marbre et granit. L’on peut suivre par ailleurs l’évolution de l’art, les chapelles néo-gothique de la fin du 19ème siècle côtoyant certaines sépultures à l’art déco triomphant du début du 20ème siècle.

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Ce cimetière perd progressivement « ses âmes ». Malgré le départ contraint et forcé de notre abbé, de jolies découvertes sont encore à faire, mais je crains que les années à venir ne nous laissent au final que le souvenir d’un cimetière qui fut bien plus qu’un lieu de recueillement. Un lieu ou la mort ne rodait point, mais ou elle prenait place sur l’un des nombreux bancs et méditait sur la vie de ceux et celles qui ont souhaité, jusque dans leur dernière demeure, que la beauté les accompagne.

 

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